10
Dans le style dramatique, Éric ne pouvait pas faire mieux. Saisis, Audrina et Colton se sont raidis brusquement. Mais moi, j’étais déjà passée par là.
Exaspérée, j’ai gonflé mes joues et détourné le regard.
— Tu t’ennuies, mon aimée ? a demandé Éric d’un ton glacial.
Sibérien, même.
— Mais ça fait des mois, qu’on dit ça !
Bon, d’accord, j’exagérais peut-être très légèrement. Mais pas tellement.
— Tout ce qu’on a fait, c’est parler. Si on veut vraiment faire quelque chose, il faut y aller, maintenant. La parlote, ça ne sert à rien. Tu crois qu’il ne sait pas qu’il est sur notre liste ? Tu ne crois pas plutôt qu’il attend carrément qu’on essaie ?
Je m’étonnais moi-même. Ce discours, je l’avais tenu secret, même pour moi.
— À ton avis, ai-je poursuivi, pourquoi il te fait tout ça, à Pam et à toi ? Pour te provoquer et te pousser à faire quelque chose pour qu’il puisse te mettre à terre ! Dans tous les cas, il gagne !
Frappé de stupeur, Éric m’a considérée comme si je m’étais transformée en chèvre.
Audrina et Colton me regardaient tous deux, bouche bée.
Éric a commencé à dire quelque chose, puis il s’est interrompu. Je ne savais pas s’il allait me crier dessus ou sortir en silence.
Il s’est finalement adressé à moi d’une voix égale et terriblement calme.
— Alors, quelle est ta solution ? As-tu un plan ?
— Fixons rendez-vous à Pam pour demain soir, ai-je répondu. Elle doit en faire partie.
Et j’aurais le temps de penser à quelque chose, pour ne pas me ridiculiser.
— Très bien. Colton et Audrina, êtes-vous certains de vouloir prendre ce risque ?
— Sans aucun doute, a certifié Colton. Audie, ma puce. Tu n’es pas obligée de faire ça.
Audrina a émis un grognement d’impatience.
— Trop tard, coco ! Au travail, tout le monde sait qu’on vit ensemble. Si tu te révoltes, je suis morte dans tous les cas. Ma seule chance, c’est de me joindre à vous, pour qu’on ait plus de chances d’y arriver.
Ça me plaît bien, qu’une femme ait la tête sur les épaules. J’ai étudié son extérieur, puis son intérieur. Le résultat : la sincérité. Malgré tout, je me serais montrée naïve d’ignorer le fait suivant : ce qu’elle avait de mieux à faire, c’était d’aller trouver Victor pour nous dénoncer.
— Et comment être certain que vous n’allez pas prendre le téléphone dès que nous serons partis d’ici ? ai-je demandé, ayant décidé d’opter pour la franchise.
— Pareil pour moi. Et si vous en faisiez autant ? a rétorqué Audrina. Colton vous a rendu service en vous alertant, pour le sang de faé. Il a cru ce que Heidi a dit de vous. Et à mon avis, ce que vous voulez vraiment, c’est survivre à tout ça, tout comme nous.
— Mon deuxième prénom, c’est Survie. À demain soir, donc. Chez moi, ai-je décidé.
Comme j’habitais dans un endroit isolé et que ma maison était protégée par des sorts, nous serions au courant si quelqu’un essayait de suivre Éric et Pam, ou Colton et Audrina.
Je leur ai écrit des indications pour venir, sur une vieille liste de courses. Après cette soirée interminable, je poussais des bâillements démesurés et j’ai laissé Éric conduire pour le retour à Shreveport. J’avais tellement sommeil (et j’étais si endolorie) qu’il était hors de question de tenter une nouvelle partie de jambes en l’air. À moins, ai-je précisé, qu’Éric ne soit subitement intéressé par la nécrophilie. Il a éclaté de rire à cette suggestion.
— Non non. Je te préfère bien vivante et toute chaude, en train de gigoter, m’a-t-il assuré avant de déposer un baiser au creux de mon cou, à l’endroit précis qui me fait toujours frissonner. Mais je crois que je pourrais te réveiller suffisamment…
Je trouvais sa certitude attrayante… Mais non, je n’en avais véritablement pas l’énergie.
J’ai bâillé de nouveau et il a ri de plus belle.
— Je vais chercher Pam et lui raconter tout ce qui s’est passé. Il faut que je lui demande des nouvelles de Miriam, aussi. Sookie, quand tu te lèveras demain matin, repars directement chez toi. Je laisserai un mot à Mustapha au sujet de ma voiture.
— Qui ça ?
— Mon nouvel assistant de jour s’appelle Mustapha Khan. Je te préviens, il a du caractère.
— Bon, OK. Comme je dois me lever demain matin, je crois que je vais prendre la chambre du haut.
Je me tenais dans l’encadrement de la porte de la plus grande chambre du rez-de-chaussée, celle dans laquelle Éric voulait que j’emménage. Celle qu’il occupait pour son usage personnel avait été une salle de jeux, en sous-sol, avec une paroi qui donnait sur l’extérieur. Il avait demandé à un entrepreneur de combler la baie vitrée et fait installer une porte très lourde avec un double verrou, pour se protéger en barrant l’accès par l’escalier.
Quand je pouvais me lever tard, j’y passais parfois la nuit, mais je m’y sentais prisonnière.
La chambre du haut était équipée de volets et de rideaux occultants, permettant ainsi à des visiteurs vampires d’y dormir. Si je laissais les volets ouverts, l’endroit devenait tolérable.
Après le désastre de la visite du créateur d’Éric, Appius, accompagné de son protégé Alexeï, j’aurais pensé qu’à chacune de mes visites je reverrais les images et sentirais l’odeur du sang qui avait coulé ici à flots. Mais un décorateur, armé d’un beau budget, avait changé les tapis et refait la peinture. Plus rien ne laissait deviner la violence qui avait sévi ici, et la maison sentait la noix de pécan, ou quelque chose de semblable. Derrière ce parfum agréable et rassurant, on distinguait la senteur légère et sèche des vampires, elle aussi très plaisante.
Après le départ d’Éric, j’ai refermé la porte à clé – on ne sait jamais – et j’ai pris une douche rapide. Je gardais toujours une chemise de nuit ici, un vêtement plus raffiné que mon tee-shirt Titi habituel. Bien installée dans mon lit au matelas confortable, j’ai cru entendre la voix de Pam. J’ai fouillé le tiroir de la petite table de chevet, à la recherche de mon réveil et d’une boîte de mouchoirs, et c’est la dernière chose dont je me souvienne : je me suis endormie.
J’ai rêvé d’Éric, de Pam, et d’Amelia. Ils se trouvaient dans une maison en flammes, et je devais les sortir de là avant qu’ils ne se consument. Pas besoin d’un psy pour interpréter… Je me suis simplement demandé pourquoi j’avais placé Amelia dans cette maison. Dans la vraie vie, avec sa maladresse, c’est Amelia qui aurait déclenché le feu toute seule comme une grande, par un pur effet du hasard…
Je suis sortie du lit en titubant à 8 heures, après cinq petites heures de sommeil. Tout à fait insuffisant. Je me suis arrêtée en chemin chez Hardee’s pour prendre une tasse de café et un petit pain à la saucisse, et ma journée s’est ensoleillée légèrement. Juste un peu.
En dehors d’un pick-up flambant neuf garé devant, à côté de la voiture d’Éric, il n’y avait rien d’anormal chez moi, et ma maison semblait encore sommeiller sous le soleil chaud du matin.
La lumière était éblouissante et les fleurs qui s’épanouissaient autour des marches avaient relevé leurs corolles en direction du soleil. Je suis allée me garer derrière, me demandant qui étaient les visiteurs et dans quel lit ils avaient dormi. Les voitures d’Amelia et de Claude avaient laissé juste assez d’espace pour la mienne. Il me semblait bien étrange, de rentrer chez moi alors qu’il s’y trouvait déjà tant de monde. Personne ne s’était encore levé – à mon grand soulagement d’ailleurs. J’ai démarré une cafetière et suis passée dans ma chambre pour me changer.
Il y avait quelqu’un dans mon lit.
— Excusez-moi ? ai-je fait, interloquée.
Alcide Herveaux s’est assis. Il était torse nu – je ne voyais pas le reste de son corps sous le drap.
— Merde. Alors ça c’est la meilleure. J’aimerais bien une petite explication !
Je sentais une certaine fureur me gagner.
Le sourire d’Alcide s’est évanoui et il a eu bien raison. Ce n’est pas le genre d’expression qu’on peut afficher quand on se trouve dans mon lit sans m’en avoir demandé la permission. Soudain grave, Alcide a pris l’air gêné. Nettement plus approprié.
— Tu as brisé ton lien avec Éric, a expliqué le chef de meute de Shreveport. À chaque occasion que nous avons eue de nous retrouver ensemble, j’ai raté le bon moment. Cette fois-ci, je ne voulais pas manquer ma chance.
Puis il a attendu ma réaction, sans détourner les yeux.
Je me suis effondrée dans mon vieux fauteuil à fleurs, disposé dans un coin de la pièce.
Je jette souvent mes habits dessus le soir. Alcide en avait fait autant. J’espérais bien que mon derrière était en train de froisser sa chemise et qu’elle serait irrécupérable.
— Qui t’a laissé entrer ?
Il devait avoir de bonnes intentions à mon égard, sinon les boucliers de protection ne l’auraient pas laissé passer le seuil – d’après Amelia tout du moins. À cet instant précis, ce point-là m’était toutefois parfaitement indifférent.
— Ton cousin, le faé. Qu’est-ce qu’il fait dans la vie, au juste ?
— Il est strip-teaseur, ai-je rétorqué, simplifiant à l’excès par énervement.
Je n’avais pas pensé qu’il s’agirait d’une information extraordinaire, d’ailleurs. Mais le visage d’Alcide montrait tout le contraire. J’ai néanmoins poursuivi immédiatement.
— Alors quoi ? Tu as simplement décidé de squatter mon lit et de me séduire quand je passerais la porte ? De retour après avoir passé la nuit avec mon mec ? Une nuit torride qui pourrait figurer dans le Guinness Book ?
Aïe, pourquoi cette précision ?
Alcide était maintenant pris d’un fou rire incontrôlable et je me suis détendue. Les esprits des loups-garous sont certes très enchevêtrés, mais je voyais bien qu’il se moquait également de lui-même.
— Moi non plus, je ne trouvais pas que c’était une très bonne idée, m’a-t-il expliqué avec franchise. Mais Jannalynn estimait que ça gagnerait du temps, et qu’on pourrait t’attirer pour te rapprocher de la meute.
Ah. Voilà qui expliquait bien des choses.
— Alors tu as fait ça sur les conseils de Jannalynn ? Mais tout ce qu’elle voulait, c’était me mettre mal à l’aise.
— Tu es sérieuse ? Mais qu’est-ce qu’elle a contre toi ? Je veux dire, pourquoi elle voudrait t’embêter ? Surtout que moi aussi, j’aurais été mis dans l’embarras, et elle le savait.
Effectivement. C’était lui son patron, et il se trouvait à peu près au centre de tout l’univers de Jannalynn. J’ai compris ce qu’il voulait dire, et j’étais d’accord avec son évaluation du tempérament de son Second. À mon avis, toutefois, Alcide était très loin d’être suffisamment… embarrassé. J’étais convaincue qu’il espérait que je changerais d’avis, en le voyant assis là dans mon lit, tout ébouriffé et sexy. Mais moi, l’apparence, ça ne me suffit pas. Et je me suis demandé quand Alcide avait changé. Il n’aurait jamais pensé ça de moi, autrefois.
— Elle sort avec Sam depuis quelque temps, maintenant. Tu es au courant, non ? Je suis allée à un mariage de famille, avec Sam, et je crois que Jannalynn avait pensé y aller avec lui, ai-je expliqué.
— Alors Sam n’est pas aussi dingue de Jannalynn qu’elle l’est de lui ?
J’ai avancé ma main pour la faire tanguer un peu.
— Elle lui plaît énormément. Mais il est plus âgé qu’elle, et plus prudent.
Mais pourquoi diable étions-nous assis dans ma chambre en train d’avoir cette conversation ?
— Alors Alcide, tu crois que tu pourrais t’habiller et rentrer chez toi, maintenant ?
J’ai jeté un œil à ma montre. Éric m’avait laissé un mot m’expliquant que Mustapha Khan devait être chez moi pour 10 heures, c’est-à-dire d’ici une heure. Puisqu’il était un loup solitaire, il n’aurait aucune envie de faire connaissance avec Alcide.
— Je serais quand même content si tu voulais bien venir avec moi, a-t-il admis sincèrement, tout en montrant un certain sens de l’autodérision.
— C’est toujours sympa de se sentir désirée. Et tu es super sexy bien sûr, ai-je ajouté en espérant qu’il ne verrait pas que j’avais dit cela pour lui faire plaisir. Mais lien ou pas lien, je sors avec Éric. En plus, à cause de Jannalynn, tu t’y es vraiment mal pris pour me séduire. Au fait, qui t’a dit que nous n’étions plus soumis au lien ?
Alcide s’est glissé hors du lit en levant la main pour que je lui donne ses vêtements. Je me suis dressée pour les lui tendre, gardant les yeux à hauteur des siens. Il portait bien un sous-vêtement finalement, une espèce de monokini. Tout en enfilant sa chemise, il m’a répondu :
— C’est ta copine, Amelia. Elle est venue au Hair of the Dog, avec son petit ami. Je savais que je l’avais déjà rencontrée, alors j’ai commencé à discuter avec eux. Quand elle a entendu mon nom, elle s’est souvenue qu’on avait été plutôt copains, toi et moi. Alors elle s’est mise à bavarder, comme une vraie pipelette.
Le manque de discrétion faisait certes partie des défauts d’Amelia. Puis j’ai commencé à nourrir des doutes plus sérieux.
— Amelia savait que tu allais faire ça ? ai-je demandé en montrant le lit défait.
— Je les ai suivis ici, a dit Alcide.
Il ne niait pas exactement les faits…
— Ils ont parlé avec ton cousin – le strip-teaseur. Claude, c’est bien ça ? Il a trouvé que ce serait génial si je t’attendais ici. Et d’ailleurs, je crois qu’il nous aurait rejoints sans hésiter.
Occupé à remonter la fermeture de son jean, Alcide a marqué une pause, levant un sourcil interrogateur.
J’ai lutté pour ne pas montrer mon dégoût.
— Ah ! ce Claude. Quel plaisantin ! me suis-je exclamée avec un sourire féroce.
Jamais je ne m’étais sentie moins enchantée.
— Alcide, je crois que Jannalynn voulait se payer ma tête. Je crois qu’Amelia doit apprendre à rester discrète à mon sujet, et je crois que Claude voulait juste voir ce qui allait se passer. Il est comme ça. En plus, tu as une foule de louves qui te collent aux basques et qui n’attendent que ça, sacré chef de meute !
Je lui ai donné un petit coup espiègle sur son épaule musclée. Peut-être pas si petit que ça. Je l’ai vu esquisser une grimace. Ma force avait peut-être effectivement augmenté grâce à la présence de mes faés…
Alcide a fini par s’y résoudre :
— Alors je vais retourner à Shreveport. Mais garde-moi sur ton carnet de bal, Sookie. Je voudrais encore tenter ma chance avec toi, a-t-il terminé avec un grand sourire étincelant de blanc.
— Ha ! Tu n’as toujours pas trouvé de shaman pour ta meute ?
Il bouclait son ceinturon et ses doigts se sont figés.
— Tu crois que c’est pour ça que je te veux ?
— Je pense que c’est sans doute l’une de tes motivations, oui, ai-je répondu avec ironie.
De nos jours, ce n’était plus vraiment à la mode, d’avoir un shaman de meute, mais les Longues Dents faisaient tout leur possible pour en dénicher un. Alcide m’avait manipulée pour que je prenne l’une des drogues que prennent leurs shamans pour exacerber leur vision. J’avais trouvé l’expérience profondément dérangeante, et en même temps étrangement fascinante. Je ne voulais plus jamais recommencer. Cela m’avait trop plu.
— Effectivement, nous avons besoin d’un shaman, a-t-il admis. Et ce soir-là, tu as vraiment fait du beau boulot. Tu es manifestement douée pour ce job.
Mais bien sûr. Naïve, avec une capacité de jugement catastrophique. C’était cela, qu’il faudrait rajouter dans mon profil.
— Mais tu as tort, a-t-il continué, si tu crois que c’est la seule raison pour laquelle je voudrais qu’on sorte ensemble.
— Je suis contente de te l’entendre dire. Je n’aurais franchement pas apprécié le contraire.
Cet échange avait fini par étouffer mon restant de bonne humeur et j’ai repris :
— Je voudrais souligner le fait que je n’aime pas la façon dont tu as géré la situation aujourd’hui. Et je ne suis pas raide dingue non plus de la façon dont tu as changé depuis que tu es chef de meute.
— Tu n’as même plus d’affection pour moi… a-t-il soufflé, presque tristement, mais avec une pointe d’incrédulité qui a renforcé mon sentiment.
— Plus vraiment, non.
— Dans ce cas, je me suis ridiculisé.
L’irritation le gagnait à son tour. Eh bien, bienvenue au club.
— Les embuscades ne sont pas le meilleur moyen d’atteindre mon cœur. Ni quoi que ce soit d’autre.
Alcide est parti sans un mot de plus. Il m’avait fallu répéter la même chose de façon différente pour qu’il finisse par m’écouter. C’était peut-être ça, la clé. Dire les choses trois fois, mais différemment…
J’ai surveillé son pick-up tandis qu’il reprenait l’allée, pour être certaine de son départ.
Puis j’ai de nouveau regardé ma montre. Presque 9 h 30. J’ai changé les draps de mon lit à toute vitesse, enfournant le tout dans le lave-linge avant de le démarrer. Je ne voulais même pas imaginer la réaction d’Éric s’il se mettait au lit avec moi pour y sentir l’odeur d’Alcide Herveaux. Il me restait quelques minutes avant l’arrivée de Mustapha Khan et j’ai décidé de faire un brin de toilette plutôt que de réveiller Amelia ou Claude et leur passer un savon.
Tandis que je me brossais les cheveux pour en faire une queue de cheval, j’ai entendu une moto remonter vers la maison.
Mustapha Khan, loup solitaire et ponctuel. Un passager minuscule s’agrippait à lui. J’ai regardé par la fenêtre tandis qu’il descendait de la Harley et s’avançait d’un pas crâne et nonchalant pour frapper à ma porte. Son compagnon n’a pas bougé de son siège.
J’ai ouvert et levé les yeux. Khan devait faire un bon mètre quatre-vingt-dix, avec les cheveux tondus presque à ras. Il portait des lunettes noires, une tentative de look à la Wesley Snipes dans Blade, j’imagine. Sa peau avait la teinte d’un cookie aux pépites de chocolat. Quand il a retiré ses lunettes, j’ai vu que ses yeux sombres pouvaient figurer les pépites. Et c’était tout ce qu’on pouvait voir de doux chez lui. J’ai pris une inspiration, inhalant la senteur de la sauvagerie. J’entendais mes faés descendre l’escalier derrière moi.
— Monsieur Khan ? Veuillez entrer, je vous prie. Je suis Sookie Stackhouse, et voici Dermot et Claude.
À voir l’expression avide de Claude, il n’était pas le seul à avoir pensé à des cookies aux pépites de chocolat… Quant à Dermot, il semblait tout simplement méfiant.
Mustapha Khan leur a jeté un regard avant de les ignorer purement et simplement. Ce qui montrait qu’il n’était peut-être pas si malin que ça. Ou alors, il estimait tout bonnement qu’ils n’avaient rien à voir avec sa mission ici.
— Je suis ici pour la voiture d’Éric.
— Vous voulez bien entrer une minute ? J’ai fait du café.
— Chouette, a grogné Dermot avant de se diriger vers la cuisine.
Je l’ai entendu parler à quelqu’un et j’en ai déduit qu’Amelia et Bob avaient dû se lever péniblement. Tant mieux. J’avais bien l’intention de discuter avec ma copine Amelia.
— Je ne bois pas de café, a précisé Mustapha. Je ne prends aucun stimulant.
— Alors un verre d’eau, peut-être ?
— Non. Je voudrais repartir pour Shreveport. J’ai une longue liste de choses à faire pour Monseigneur le Macchabée.
— Vous n’avez pas une bonne opinion de lui. Et pourtant vous avez pris le job…
— Pour un vamp’, il n’est pas si mal, a avoué Mustapha avec réticence. Bubba est sympa aussi. Mais les autres…
Il a lancé un crachat. Subtil. Au moins, je n’avais aucune difficulté pour le comprendre.
— C’est qui, votre copain ? ai-je demandé en indiquant la Harley du menton.
— Vous voulez en savoir, des choses.
— Mmm.
Je le fixais droit dans les yeux sans broncher.
— Viens par ici, Warren, a appelé Mustapha.
Le petit homme a sauté de la Harley avant de marcher vers nous.
En fait, il devait faire presque un mètre soixante-quinze, avec un teint pâle et des taches de rousseur. Il lui manquait quelques dents. Quand il a retiré ses lunettes de moto, j’ai vu que son regard était clair et franc. En outre, il n’avait pas de marques de crocs sur le cou.
Il m’a saluée poliment et je me suis présentée de nouveau. Je trouvais intéressant que Mustapha ait un véritable ami, un ami qu’il cachait – en tout cas, à moi. Tandis que Warren et moi bavardions de la météo, le loup-garou et ses muscles semblaient avoir du mal à contrôler une certaine impatience. Claude s’est éloigné d’un pas traînant : Warren ne l’intéressait pas, et il avait perdu tout espoir d’éveiller l’attention de Mustapha.
— Alors, Warren, ça fait longtemps que vous êtes à Shreveport ?
— Oh la la !, depuis toujours ! s’est exclamé Warren. Sauf quand j’étais à l’armée bien sûr. J’y ai passé quinze ans.
Il était facile de le faire parler. Mais c’était Mustapha qu’Éric avait voulu que je sonde.
Pour l’instant, M. Blade-Snipes n’avait pas envie de coopérer. Et il fallait bien dire qu’une conversation menée entre deux portes, ce n’était certainement pas le meilleur moyen de détendre l’atmosphère. Mais tant pis.
— Alors, vous et Mustapha, ça fait longtemps que vous vous connaissez ?
— Quelques mois, a répondu Warren en jetant un regard à Mustapha.
— Bon, c’est fini, les questions ? a demandé ce dernier.
J’ai posé la main sur son bras – c’était comme si j’avais touché un chêne.
— KeShawn Johnson, ai-je émis pensivement après avoir farfouillé un peu dans son esprit. Pourquoi ce changement de nom ?
Il s’est raidi en serrant les lèvres.
— Je me suis réinventé. Je ne suis plus sous l’emprise de cet être malfaisant qu’on appelait KeShawn. Je suis Mustapha Khan. Je suis mon propre maître. Je m’appartiens à moi-même.
— Bien, bien, bien, ravie de vous rencontrer, Mustapha, ai-je indiqué en faisant tout mon possible pour paraître aimable. Je vous souhaite un bon retour à Shreveport, à vous ainsi qu’à Warren.
Je n’allais pas en apprendre plus aujourd’hui. Si Mustapha Khan restait avec Éric pendant quelque temps, j’aurais d’autres occasions de faire de petites incursions dans sa tête pour cerner sa personnalité. Bizarrement, je me suis sentie soulagée à son sujet dès que j’ai rencontré Warren. J’étais certaine que Warren avait traversé des moments terriblement durs, et peut-être même commis des choses terriblement dures, mais j’étais également convaincue qu’à la base, c’était un homme absolument fiable. Il en allait sans doute de même pour Mustapha.
Je ne voulais pas me presser.
Bubba l’aimait bien – mais ce n’était peut-être pas la meilleure des références. Bubba raffolait tout de même du sang de chat…
Je me suis détachée de l’encadrement de la porte, prenant mon courage à deux mains pour affronter la prochaine série de problèmes.
Dans la cuisine, Claude et Dermot s’affairaient. Dermot avait trouvé un étui de biscuits Pillsbury à cuire dans le réfrigérateur. Oh ! surprise, il avait réussi à ouvrir la boîte et à les placer sur une plaque de cuisson. Le four avait même préchauffé. Quant à Claude, il faisait cuire des œufs – un petit miracle. Amelia sortait des assiettes et Bob mettait le couvert.
Quel dommage d’interrompre cette charmante petite scène.
— Amelia.
Elle, qui s’était montrée curieusement concentrée sur ses assiettes, a sursauté aussi fort que si elle m’avait entendue recharger mon fusil à pompe. J’ai plongé le regard dans le sien.
Coupable, coupable, coupable.
— Claude.
J’avais parlé encore plus brusquement. Il a tourné la tête pour me contempler par-dessus son épaule, avec un sourire innocent. Aucun sentiment de culpabilité de ce côté-là.
Dermot et Bob semblaient tout simplement résignés.
— Amelia, tu as parlé de ma vie privée à un loup-garou. Et pas n’importe lequel ! Le chef de meute de Shreveport ! Et je suis bien certaine que c’était délibéré de ta part.
Amelia a rougi comme une pivoine.
— Sookie, j’avais pensé que, maintenant que le lien était brisé, peut-être que tu voudrais que quelqu’un d’autre soit au courant, et tu avais déjà parlé d’Alcide. Alors quand je l’ai rencontré, j’ai cru…
J’ai poursuivi sans merci.
— Tu es allée là-bas exprès, pour t’assurer qu’il soit au courant. Sinon, pourquoi choisir ce bar parmi tant d’autres ?
Bob a ouvert la bouche pour intervenir et j’ai pointé mon index vers lui. Il a renoncé.
— Tu m’avais dit que vous alliez au cinéma à Clarice. Pas dans un bar à loups-garous dans la direction opposée.
J’en avais terminé avec Amelia. Je me suis tournée vers l’autre coupable.
— Claude, ai-je répété.
Il s’est crispé tout en continuant à faire cuire ses œufs.
— Tu as laissé quelqu’un entrer à la maison. Ma maison. Je n’y étais pas. Et tu lui as donné la permission de se mettre dans mon lit. C’est inexcusable. Comment as-tu pu me faire ça ?
Claude a soigneusement retiré sa poêle à frire du feu avant de refermer le gaz.
— Il avait l’air sympa. J’ai pensé que ça te ferait plaisir, de faire l’amour avec quelque chose de chaud et vivant, pour une fois.
J’ai littéralement senti quelque chose craquer en moi.
— Très bien, ai-je énoncé d’une voix égale. Écoutez-moi tous. Je vais dans ma chambre. Vous allez manger tout ce que vous avez préparé. Puis vous allez faire vos valises et partir. Tous.
Amelia a commencé à pleurer, mais je n’allais pas me laisser attendrir. J’étais dans une colère parfaitement royale. J’ai lancé un regard à la pendule sur le mur.
— Je veux que cette maison soit vide d’ici quarante-cinq minutes.
Je suis allée dans ma chambre, refermant la porte avec une douceur exquise. Je me suis allongée sur mon lit et j’ai tenté de lire. Après quelques minutes, j’ai entendu frapper à ma porte. Je n’ai pas bronché. Je devais rester ferme. Ces gens qui étaient sous mon toit avaient fait certaines choses alors qu’ils savaient très bien qu’ils n’auraient pas dû les faire.
Ils devaient absolument se rendre compte que je ne tolérerais ce genre d’ingérence en aucun cas. Même s’ils étaient bien intentionnés (Amelia) ou tout simplement malicieux (Claude). J’ai enfoui mon visage dans mes mains. J’avais du mal à maintenir l’ampleur de mon indignation – je n’en avais pas l’habitude. Mais je savais à quel point il serait désastreux de céder à mon impulsion, d’ouvrir lâchement la porte et de leur permettre à tous de rester.
Et d’ailleurs, lorsque j’ai tenté de m’imaginer la scène, je me suis sentie si mal que j’ai su que je voulais sincèrement qu’ils quittent mon foyer.
J’avais été tellement heureuse de revoir Amelia ; tellement touchée qu’elle ait bien voulu voler à mon secours depuis La Nouvelle-Orléans, pour effectuer toutes ses réparations magiques et assurer ma protection ; tellement surprise qu’elle ait trouvé le moyen de briser le lien… que je m’étais laissé convaincre d’agir trop vite. J’aurais dû appeler Éric d’abord, pour l’avertir. Je m’étais montrée brutale et je n’avais aucune excuse – sauf que j’avais eu vraiment peur qu’il ne réussisse à me faire changer d’avis. C’était aussi douteux que lorsque je m’étais laissé persuader de prendre les drogues de shaman, à la réunion d’Alcide.
Ces deux décisions m’appartenaient. C’était moi, qui avais commis ces erreurs.
Mais Amelia avait voulu manipuler ma vie sentimentale. Elle n’aurait pas dû céder à cette impulsion. J’étais une femme, et j’avais gagné le droit de décider de la personne avec qui je choisissais de sortir. J’aurais voulu que mon amitié avec Amelia dure pour toujours.
Mais pas si elle continuait de comploter et de diriger ma vie pour qu’elle lui convienne.
Claude, lui, avait simplement joué un tour à sa façon. Un mauvais tour sournois. Ça ne me plaisait pas non plus. Non, non, non. Il fallait qu’il parte.
Lorsque les quarante-cinq minutes se sont écoulées, je suis sortie de ma chambre. À ma grande surprise, ils avaient obéi. Mes invités avaient levé le camp. À l’exception de Dermot.
Mon grand-oncle était assis sur les marches de derrière, son sac de sport bourré à craquer, posé à son côté. Il ne tentait absolument pas d’attirer mon attention et je crois qu’il serait resté là jusqu’à ce que j’ouvre la porte pour partir au travail, si je n’étais pas sortie sur la véranda pour retirer les draps du lave-linge et les mettre à sécher.
Je me suis adressée à lui d’un ton aussi neutre que possible.
— Pourquoi es-tu ici ?
— Je suis désolé.
Des paroles qui avaient cruellement manqué jusqu’à présent. À ces mots magiques, j’ai senti un nœud se défaire en moi. Mais je n’étais pas encore tout à fait convaincue.
— Pourquoi tu as laissé Claude faire ça ?
Je tenais encore la porte, de sorte qu’il devait se tourner pour me parler. Il a fini par se lever pour me faire face.
— Ce qu’il faisait, ça ne me plaisait pas. Je ne croyais pas que tu voudrais d’Alcide alors que tu semblais attachée au vampire, et je pensais que l’issue serait négative pour toi comme pour eux. Néanmoins, Claude est terriblement obstiné. Je n’ai pas eu l’énergie nécessaire pour le contrer.
— Pourquoi donc ?
Cette question me semblait toute naturelle, mais elle a décontenancé Dermot. Il a détourné le regard pour observer les fleurs, les buissons et la pelouse.
Après avoir réfléchi un instant, mon grand-oncle m’a répondu.
— Depuis que Niall m’a ensorcelé, je ne parviens plus à m’impliquer dans la vie. Ou plus précisément, depuis que Claude et toi avez rompu l’enchantement. Je ne trouve plus de véritable raison de vivre, je ne sais plus ce que je dois faire de ma vie. Claude a un objectif. Et même s’il n’en avait pas, je crois qu’il irait très bien. Claude est très humain, de nature.
Puis il s’est interrompu, effaré. Je venais de démontrer que je n’avais pas peur de faire table rase, et j’allais peut-être trouver là un prétexte de plus pour l’envoyer promener, lui aussi.
— Quel est donc l’objectif de Claude ?
Je trouvais ce point particulièrement intéressant.
— Ce n’est pas que je n’aie pas envie de continuer de parler de toi, ai-je poursuivi, au contraire. Mais je trouve qu’il est assez… intéressant d’imaginer que Claude poursuit un programme déterminé.
Intéressant, certes. Mais surtout angoissant.
— J’ai déjà trahi quelqu’un de mes amis.
Après un instant, j’ai compris qu’il parlait de moi.
— Je ne veux pas en trahir un autre.
Ah. Là, j’étais encore plus inquiète. Mais la question des plans de Claude allait devoir attendre et je suis revenue sur un sujet plus immédiat.
— À ton avis, pourquoi tu ressens cette inertie ?
— Parce que je n’ai aucune allégeance. Niall s’est assuré que je sois banni du Royaume de Faérie et j’ai erré, perdu dans la folie, pendant si longtemps… Je ne fais plus partie du clan des cieux ; celui des eaux m’a refusé alors que j’étais son allié – du moins pendant mon enchantement, a-t-il ajouté précipitamment. Mais je ne suis pas humain. Je ne me sens pas humain. Je ne peux même pas me faire passer pour un homme plus de quelques minutes. Les autres faés du Hooligans, ce petit groupe… Ils ne sont réunis que par pur hasard.
Dermot a secoué sa crinière dorée. Ses cheveux étaient plus longs que ceux de Jason et ils tombaient sur ses épaules, pour couvrir ses oreilles. Malgré tout, sa ressemblance avec mon frère n’avait jamais été plus frappante.
— Je ne me sens plus faé. Je me sens…
— Comme un étranger, dans un monde étranger.
— Peut-être, a-t-il répondu avec un petit mouvement d’épaules.
— Tu veux toujours travailler au grenier ?
Il a laissé échapper un long soupir de soulagement et m’a regardée de côté.
— Oui, j’aimerais beaucoup. Je… je peux ?
Je suis rentrée, j’ai pris mes clés de voiture et ma petite cagnotte secrète. Gran était une fervente adepte des cagnottes secrètes. La mienne était cachée dans la poche intérieure de ma veste d’hiver, tout au fond de mon armoire.
— Tu peux prendre ma voiture et aller au Home Depot de Clarice. Tu sais conduire, n’est-ce pas ?
— Oh oui, m’a-t-il rassurée.
Ses yeux allaient de l’argent aux clés avec avidité.
— Et j’ai même un permis de conduire, a-t-il ajouté.
— Mais comment tu l’as eu ? me suis-je exclamée, estomaquée.
— Je suis allé faire les démarches un jour, quand Claude était occupé. J’ai réussi à leur faire croire qu’ils voyaient les papiers nécessaires – j’avais encore assez de magie pour ça.
Je n’ai eu aucune difficulté à répondre aux questions du code. J’avais regardé Claude. Alors ça n’a pas été trop difficile non plus d’emmener l’inspecteur faire un petit tour.
Je me suis demandé si les conducteurs étaient nombreux à opérer de cette façon – cela expliquerait beaucoup de choses.
— Très bien. Fais quand même bien attention, Dermot. Ah ! Et l’argent, tu sais gérer ?
— Oui, oui, la secrétaire de Claude m’a appris. Je sais le compter, et je connais les pièces.
Oh la la ! quel grand garçon, ai-je pensé. Mais ça n’aurait pas été poli de le dire tout haut. Il s’était vraiment adapté à merveille, surtout pour un faé que la magie avait poussé à la folie.
— OK. Alors amuse-toi bien, ne dépense pas tout mon argent, et sois de retour dans une heure – il faut que j’aille travailler. Sam a dit que je pouvais arriver plus tard aujourd’hui, mais je ne veux pas exagérer.
— Ma nièce, tu ne le regretteras pas.
Dermot a ouvert la cuisine pour y lancer son sac de voyage avant de bondir pour se précipiter dans ma voiture. Ensuite il s’est mis à inspecter le tableau de bord avec attention.
— J’espère que non, me suis-je dit tandis qu’il attachait sa ceinture et s’éloignait (lentement, Dieu merci). J’espère sincèrement que non.
Avant de décamper, mes hôtes ne s’étaient pas sentis obligés de faire la vaisselle. Ce qui ne m’a pas surprise, il faut bien le dire. Je me suis mise au travail et j’ai terminé en essuyant les plans de travail. Ma cuisine impeccable m’a donné l’impression que j’avançais.
Alors que je pliais les draps tout chauds qui sortaient du sèche-linge, je me suis dit que je ne m’en sortais pas si mal.
Je dois avouer malgré tout que j’ai beaucoup pensé à Amelia. Je regrettais énormément ce qui s’était passé et j’ai eu toutes les peines du monde à me convaincre de nouveau que j’avais eu raison.
Dermot est revenu à l’heure. Il était plus heureux et animé que je ne l’avais jamais vu.
Maintenant que son visage était illuminé du bonheur d’avoir un but, j’ai soudain compris l’étendue de sa dépression. Il avait loué une ponceuse et acheté peinture, bâches, cordeau de maçon, grattoirs, pinceaux, rouleaux et bac à peinture. J’ai dû lui rappeler qu’il devait manger avant de commencer le travail.
Et il ne fallait pas oublier la réunion au sommet prévue chez moi le soir même.
— Dermot, est-ce que tu as un copain chez qui tu pourrais aller pour la soirée ? ai-je demandé avec circonspection. J’ai Éric, Pam et deux humains qui viennent après la fin de mon service, ce soir. C’est un peu comme un comité, et on a du travail à faire. Tu sais comment ça se passe, entre vous et les vampires…
— Mais je n’ai aucun besoin d’aller ailleurs avec d’autres personnes, m’a répondu Dermot, surpris. Je peux simplement aller dans les bois. Je m’y sens très heureux. Et pour moi, ciel de nuit ou ciel de jour, ça ne fait aucune différence.
J’ai repensé à Bubba.
— Il est possible qu’Éric poste un vampire dans les bois pour surveiller la maison pendant la nuit, ai-je expliqué. Alors pourrais-tu aller dans un autre bois, dans le genre plutôt à l’écart des miens ?
J’avais vraiment honte de lui imposer autant de contraintes, mais après tout, c’était lui qui avait demandé à rester.
— Eh bien, je crois que oui, a-t-il concédé.
Il faisait manifestement de gros efforts pour paraître compréhensif et obligeant.
— J’adore cette maison, a-t-il ajouté. Elle a quelque chose d’incroyablement…accueillant.
Il souriait en regardant la vieille demeure tout autour de lui. Il m’était plus évident que jamais que c’était la présence invisible du cluviel d’or qui avait poussé mes parents faé à s’installer avec moi, bien plus que la petite part de sang faé qui coulait dans mes veines.
J’étais prête à admettre que Claude était certainement persuadé que c’était mon sang faé qui l’attirait.
Je savais que la douceur ne lui était pas totalement étrangère. S’il se rendait compte, néanmoins, du fait que je détenais un objet faé de prix, un talisman qui réaliserait son vœu le plus cher – celui d’obtenir son passage en Faérie –, il serait capable de détruire la maison pour le trouver. Mon instinct me criait qu’il serait particulièrement désagréable pour moi de me tenir entre Claude et le cluviel d’or. Je percevais plus de chaleur et d’honnêteté chez Dermot – mais je n’avais pourtant aucune intention de me confier à lui.
— Je suis contente que tu sois heureux ici, ai-je dit à mon grand-oncle. Et bonne chance avec le grenier !
Maintenant que Claude était parti, je n’avais pas vraiment besoin d’une chambre supplémentaire là-haut, mais j’avais brusquement décidé que Dermot devait travailler sur ce projet.
— Excuse-moi, mais je dois aller me préparer maintenant. Tu pourrais poncer le sol aussi.
Il m’a expliqué qu’il allait commencer par là. Je ne savais pas du tout si c’était la bonne façon de procéder, mais j’étais ravie de lui en laisser la responsabilité : dans tous les cas, étant donné l’état des combles avant que lui et Claude ne m’aident à les nettoyer, toute amélioration serait la bienvenue, quelle qu’elle soit. Je me suis quand même assurée que Dermot porterait un masque pendant le ponçage – j’avais vu des programmes de bricolage, et je savais que c’était important.
Pendant que je me maquillais, Jason a profité de sa pause déjeuner pour passer. En sortant de ma chambre, je l’ai trouvé en train d’examiner les trésors que Dermot avait rapportés de son expédition au Home Depot.
— Tu fais quoi ? a-t-il demandé à son quasi-jumeau.
Jason avait des sentiments partagés pour Dermot, mais j’avais noté qu’il était bien plus détendu avec notre grand-oncle en l’absence de Claude. Intéressant. Ils sont montés tous deux à l’étage d’un pas lourd et énergique, afin de jeter un œil au grenier vide. Dermot déblatérait comme un véritable moulin à paroles.
J’étais sérieusement en retard. J’ai cependant pris le temps de faire des sandwichs pour Jason et Dermot. Je les ai disposés dans un plat que j’ai posé sur la table avec deux verres de glace et deux Coca. Puis je suis allée enfiler mon uniforme Merlotte à toute vitesse.
Quand je suis revenue, ils étaient attablés tous les deux, en grande discussion. Je manquais de sommeil, j’avais dû débarrasser ma maison de ses visiteurs, et je n’avais pas progressé avec Mustapha et son copain. Mais à voir Jason et Dermot ensemble, en train de discuter mastic, pistolets à peinture et fenêtres isolantes, j’avais le sentiment que le monde devait tourner plutôt rond, malgré tout.